Le projet personnalisé est un écrit central du parcours d'un usager dans un établissement ou service médico-social. Sa rédaction prend du temps : collecte des éléments, structuration, harmonisation, validation par l'équipe. L'intelligence artificielle peut faire gagner significativement sur certaines de ces étapes — à condition que le secret professionnel et la confidentialité des données soient strictement préservés.
Cet article propose une méthode pratique en huit étapes, applicable au quotidien par les éducateurs, AES et coordinateurs. La méthode privilégie une pseudonymisation systématique en amont, et un travail itératif section par section plutôt qu'en bloc.
Cette méthode suppose que votre établissement a formalisé une charte interne d'usage de l'IA et que vous avez été sensibilisé aux enjeux de confidentialité. Sans cadre commun, l'usage informel reste à risque. Voir l'article de fond sur la confidentialité et l'IA.
Étape 1 — Identifier les données à pseudonymiser
Inventorier les éléments identifiants
Avant de toucher à l'IA, prenez le temps d'identifier précisément ce qui doit être masqué : prénom, nom, date de naissance, adresse, nom des proches, références de dossier, noms d'établissements précédents ou actuels, lieux précis, numéros de téléphone, dates significatives.
Cette identification est rapide (5 minutes en moyenne) mais cruciale. Une donnée oubliée transforme un texte pseudonymisé en texte identifiant.
Étape 2 — Pseudonymiser systématiquement
Remplacer par des codes ou prénoms fictifs
Remplacez chaque élément identifié par une équivalence fictive. Plusieurs techniques fonctionnent :
- Prénoms fictifs : "Léa" pour la personne accompagnée, "Pierre" et "Sophie" pour les parents, etc.
- Codes neutres : [USAGER], [PERE], [MERE], [SOEUR], etc.
- Dates relatives : "il y a 3 ans" plutôt que "depuis 2022".
L'essentiel est de garder un texte exploitable par l'IA tout en empêchant toute identification.
Étape 3 — Construire un prompt structuré
Préparer une consigne claire
Un bon prompt précise : le rôle attendu de l'IA ("Tu es un éducateur spécialisé qui rédige un projet personnalisé"), la trame attendue (rubriques, longueur indicative), le ton (factuel, mesuré, sans pathos), les éléments à exclure (jugements de valeur, anticipations excessives).
Plus le prompt est précis, moins vous avez d'itérations à faire. Une bonne pratique : capitaliser sur vos prompts efficaces dans un fichier réutilisable.
Étape 4 — Itérer section par section
Travailler par sections plutôt qu'en bloc
Un projet personnalisé contient plusieurs rubriques : présentation, attentes de la personne, objectifs, moyens, modalités d'évaluation. Demandez à l'IA de produire une rubrique à la fois.
Cette méthode permet d'ajuster finement le ton et le contenu sans perdre la cohérence globale. Elle évite aussi les hallucinations massives qu'on observe sur des productions très longues.
Étape 5 — Préserver la voix de l'équipe
Ne pas laisser l'IA "inventer" l'observation
L'observation éducative, le jugement clinique, la connaissance de la personne : tout cela vient de l'équipe, pas de l'IA. L'IA met en forme, structure, reformule — elle ne doit pas produire elle-même les éléments d'observation.
Concrètement : si vous donnez à l'IA une note de trois lignes "L'usager s'est mis en colère mardi", elle ne doit pas développer en un paragraphe inventé. Elle doit reformuler ce que vous avez écrit, en gardant la sobriété du fait.
Étape 6 — Vérifier la cohérence éducative
Relire avec le regard de l'éducateur
Une fois le document produit, relisez-le comme si vous ne l'aviez pas écrit. Les propositions correspondent-elles à la personne ? Les objectifs sont-ils réalistes ? Les moyens sont-ils ceux dont vous disposez réellement ?
L'IA peut produire un texte techniquement impeccable mais déconnecté de la réalité concrète. Cette étape de validation éducative est non négociable.
Étape 7 — Réintroduire les données nominatives
Restaurer les éléments identifiants, hors IA
Une fois le document validé sur le fond, vous remplacez les codes ou prénoms fictifs par les vrais éléments identifiants. Cette opération se fait dans Word ou dans votre DUI, jamais dans l'IA.
Astuce : utilisez la fonction "Rechercher et remplacer" de Word pour réintroduire les éléments par paires : "Léa" → "Marie", "Pierre" → "Yves", etc.
Étape 8 — Valider et archiver
Suivre votre procédure habituelle
À partir de cette étape, le document suit le circuit habituel : relecture par le chef de service, validation, signature, archivage dans le DUI ou le dossier papier. La présence d'IA dans le processus de rédaction ne change rien au circuit de validation.
Si votre établissement a mis en place une traçabilité des productions assistées par IA (recommandé pour les documents structurants), c'est le moment de la renseigner.
Bilan de la méthode
Pour un projet personnalisé de 4 à 6 pages, cette méthode prend en pratique 45 minutes à 1 heure, contre 2 à 3 heures sans IA. Le gain de temps est réel, mais il suppose une rigueur sur chaque étape — particulièrement la pseudonymisation et la validation éducative finale.
La méthode est applicable :
- aux projets personnalisés (cas d'usage principal de cet article) ;
- aux rapports individuels ;
- aux synthèses de dossier ;
- aux préparations de réunions pluridisciplinaires.
Pour les écrits du parcours plus courts (notes de suivi), une version simplifiée de la méthode est suffisante — l'essentiel reste la pseudonymisation systématique.
- Coller un projet personnalisé complet, avec données nominatives, dans ChatGPT ou un autre outil grand public.
- Demander à l'IA de "produire" des éléments d'observation à partir de notes très succinctes — risque d'hallucination grave.
- Considérer le texte produit comme final, sans relecture éducative.
- Utiliser un outil d'IA non autorisé par la charte interne de votre établissement.
Le Module 3 du catalogue Aktiva Numérique est entièrement consacré à cette méthode et à ses applications. Une journée d'ateliers pratiques pour outiller votre équipe sur les écrits du parcours assistés par IA.